GEOSTORY (Benoit Pierre)
Installation " Les pancartes" (série), bois, photographies. Dim. variables

& Série cadres/vitrines, manuels scolaires découpés

Par Thierry Cattan

La mémoire n’est pas un simple travail d’acquisition intellectuelle de données, d’informations que nous emmagasinerions en attendant de pouvoir en faire usage. Notre présence au monde, le moindre de nos choix, la moindre de nos pensées est pétrie du souvenir de ce que nous avons vécu. Aussi la construction d’une mémoire commune, telle qu’elle s’inscrit notamment dans le livre d’histoire, n’a rien d’anecdotique. Son iconographie, ses grands titres, les idéaux qu’elle véhicule sous couvert d’objectivité, décident en profondeur de l’avenir d’une société.


Geostory est une pièce issue du projet National Story Kit entrepris par Benoit Pierre depuis 2015 où, partant de vieux manuels scolaires d’histoire-géographie, muni d’une loupe et d’un scalpel, il se propose d’effectuer un travail d’archéologue qui ne fouillerait pas les décombres de quelques civilisations anciennes mais notre propre mémoire nationale. Le manuel scolaire n’est pas un livre comme les autres. Son iconographie, sa typographie, sa mise en page évoquent bien plus le pseudo magazine d’actualités que le livre d’un historien. On comprend bien qu’il ne saurait être question d’ennuyer l’élève avec de longs textes qui le contraindraient à la réflexion. Les images, les gros titres sont là pour attirer son attention sur l’essentiel, pour marquer sa mémoire. Même s’il n’est pas dénué de bonnes intentions, le procédé reste un procédé de manipulation qui finit toujours plus par masquer la réalité qu’à nous aider à la penser. L’image mémorielle se transforme alors peu à peu en image écran et finit, par son opacité même, en simple trou de mémoire.


Fort de son expérience de graphiste, Benoit Pierre déconstruit l’iconographie du livre d’histoire pour mettre en évi-dence la façon dont, derrière son apparente évidence, elle vise à effacer toute l’ambivalence de notre relation à la réalité. Ainsi, pour Air Glacière, l’artiste utilise un manuel de géographie de 1972. Nous sommes au bord de la première crise énergétique, mais la croissance économique reste un impératif qu’il n’y a pas lieu ici de discuter. Néanmoins, au même moment, quatre jeunes scientifiques du MIT rédigeaient à la demande du Club de Rome un rapport intitulé The Limits to Growth, établissant clairement les dangers d’une croissance économique exponentielle eu égard aux limites naturels de notre planète.