LA PELLE (Benoit Pierre)

Ready-made rectifié. plastique et charbon de bois, 2017
(Coproduction: ENSA Limoges pour la réalisation de cette pièce en céramique noire)

Par Thierry Cattan

La pelle à déneiger que Marcel Duchamp intitula en 1915 "In advance of the broken arm" (En prévision d'un bras cassé) fut l’un de ses premiers ready-mades. Avec elle, l’objet industriel faisait son entrée dans le domaine de l’art, bouleversant les conventions, questionnant en profondeur la nature de la création artistique. Un siècle plus tard, que nous reste-t-il de ce questionnement ? De cette volonté de faire bouger la ligne de partage qui sépare l’art de notre quotidien ? De ce désir de réinventer la perception que nous avons du monde ?


La Pelle de Benoit Pierre s’impose comme un préliminaire incontournable à cette exposition. Puisqu’il y est question avant tout du temps qui passe, des mutations lentes qui transforment en profondeur à la fois notre existence avec ses objets et notre environnement, il était naturel que les artistes y questionnent leur héritage. Duchamp s’y trouve donc invoqué non seulement parce que la galerie porte son nom mais aussi parce qu’il est un élément essentiel de la mémoire de tout artiste contemporain. Un siècle plus tard, que nous reste-t-il de la vitalité de Duchamp ?


Au-delà de la problématique générale des ready-mades, il n’est certes pas anodin que Benoit Pierre ait choisi parmi eux la pelle à déneiger. De l’outil industriel flambant neuf, il a repensé la poignée et la lame en céramique d’un noir mat (prototype plastique noir) et n’a conservé que les cendres du manche. Jouant sur le contraste entre la blancheur froide de la neige et d’un reste de charbon noir, évoquant l’évolution des matériaux industriels comme celle de la sculpture au XXe siècle, La Pelle n’est plus ici qu’un souvenir du passé. Usée, consumée, son signifiant malgré tout nous prend encore à contre-pied : derrière l’appel au soulèvement, il nous reste à prévoir la chute, le risque toujours présent de se ramasser.