Réinvestir le champ du sensible

par  Corinne Morel Darleux

— 22 juin 2018, un iceberg de 6 kilomètres de long se détache d’un glacier au Groenland.
— 18 juillet, un record s’établit à 33,7°C à Drag en Norvège, 15°C au dessus des normales saisonnières.
— Début août, la plus ancienne et plus épaisse mer de glace se fissure en Arctique, pour la première fois au monde.
— Quelque chose est en train de se passer.
— Quelque chose dont nous avons tous conscience désormais.
— Les informations sont là, les appels de scientifiques se multiplient. L’alerte est lancée depuis le rapport sur les limites de la croissance du Club de Rome en 1972. Il y a 45 ans.


Et pourtant.

Les derricks continuent à pomper. Les banques à investir dans le pétrole, le gaz, le charbon. Le capital continue à chercher davantage de rentabilité. Le système productiviste, à exploiter main d’œuvre humaine et écosystèmes dans le même mouvement ravageur. Comment Diable nous est venue l’idée d’aller puiser du pétrole sous terre pour le rejeter sous forme de plastique dans des océans qui en sont désormais confits ? D’assécher les sols qui pouvaient nous nourrir, pour alimenter nos voitures en carburant ? De couper les forêts qui nous faisaient respirer pour y planter de quoi remplir des pots de pâte à tartiner ?



Notre société déborde de trop-plein, obscène et obèse, sous le regard de ceux qui crèvent de faim. Elle est en train de s’effondrer sous son propre poids. Pesante, matérielle, démesurée. Elle croule sous les tonnes de plaisirs manufacturés, les containers chargés à ras bord, la lourde indifférence de foules télévisées et le béton des monuments aux morts.


Il ne suffit pas d’abreuver les cerveaux d’information, de rapports d’experts, de chiffres, de dates et de dixièmes de degrés. Si c’était le cas, le monde aurait déjà changé. Il ne suffit pas non plus de les noyer de tracts, de communiqués, de réseaux sociaux et d’objectifs électoraux. 
Bien sûr, il y a des rapports de force à installer face à une oligarchie rapace et dévastatrice, des conditions matérielles d’existence à sécuriser pour libérer les consciences, des mesures programmatiques à mener. Bien sûr. C’est 
le rôle du politique, au sens large, d’assurer les conditions de l’organisation collective pour y arriver. Et il est essentiel de poursuivre les mobilisations visant à amortir au mieux les dégâts de l’ère productiviste : changer de modes de production, relocaliser l’activité, mieux répartir les riches- ses, atténuer nos émissions de gaz à effet de serre...


Mais la conquête du pouvoir est longue, trop longue face à l’urgence. Elle est ingrate. Les citoyens se détournent de la politique, et elle-même se salit chaque jour davantage. « Le collectif », « le peuple », « les citoyens », fonctionnent comme autant d’injonctions et de fantasmes de masses homogènes. Dans une société atomisée, il n’y a pas de peuple constitué. Pas de classe pour soi qui ait encore une réalité. Cette approche ne suffit pas.


Or le temps nous rattrape.


Les scientifiques estiment qu’il nous reste trois ans pour sauver le climat, et donc les conditions de vie humaine sur Terre.
La combinaison de surexploitation des ressources naturelles et d’explosion des inégalités sociales est le point commun de tous les effondrements de société survenus depuis 5000 ans.


Nous y sommes.


Les petits gestes individuels ne suffiront pas, la politique peine à suivre. Les gens tentent de survivre dans des conditions de plus en plus précaires. Les signes de l’effondrement se multiplient.
Nous avons besoin de renforts.


J’ai trouvé les miens du côté des poètes et des aventuriers.


Bernard Moitessier et son refus de parvenir en mars 1969, qui renonce à être le premier navigateur à établir le record de vitesse pour une course autour du monde en solitaire, parce qu’il est « heureux en mer, et, peut-être, pour sauver [son] âme ».


Morel, le personnage de Romain Gary dans Les Racines 55 du Ciel, rescapé des camps, qui se bat pour cet espace de
dignité qu’il nomme « marge humaine », interstice dans
lequel peuvent se mouvoir librement d’immenses troupeaux d’éléphants.
Deux héros magnifiquement subversifs, l’un réel, l’autre imaginaire, m’ont appris la dignité du présent, une manière de résister au syndrome de l’effondrement et de poursuivre la lutte même quand tout semble cramé.
À l’instar de l’orchestre du Titanic qui continue à jouer, digne et vertical jusqu’au naufrage, pendant que les autres passagers s’entretuent pour se sauver, le maverick Moitessier et l’obstiné Morel nous invitent à nous questionner sur la meilleure manière, la plus adaptée, d’ajouter de la poésie au monde, de défendre la beauté dans une société en train de couler. Je reste convaincue que l’écosocialisme, projet politique d’alternative systémique, est une boussole précieuse. Mais au vu de l’hypothèse de l’effondrement, et à défaut de victoires futures de plus en plus hypothétiques, émerge l’impératif à la fois révolutionnaire, éthique et esthétique de rétablir cette dignité du présent dans nos actes et combats, dans le faire comme dans la manière.

La fiction facilite ce processus qui relève à la fois de la projection et de la distanciation, celui d’ouvrir une réflexion profonde et sincère sur la variété des croisements de l’intime et de l’engagement. Dans la bataille culturelle qui s’est enclenchée et dont l’issue finale déterminera notre futur civilisationnel, il ne s’agit plus uniquement d’informer mais de percuter. De s’adresser aux tripes,
aux veines, aux poings : de considérer les êtres humains dans leur globalité et dans leur essence, un maelström de raison et d’émotions. Nous avons pour cela besoin d’aller puiser dans de nouveaux registres artistiques et culturels pour affecter : les intuitions du cerveau, les lettres imprimées dans les journaux, tout ceci doit maintenant être éprouvé par les sens.
Nous avons besoin pour cela de pieds nus dans la boue,
de morsures du soleil, de faces contre terre, de parfums d’altitude, de piqûres d’orties et de caresses de prairies,
du rouge des coquelicots, de sifflets de train et de roulements de tonnerre sur les sommets. Mais nous avons aussi besoin d’alimenter notre cerveau différemment : la partie consacrée aux informations est gavée, il faut nourrir la puissance d’agir d’une autre manière. Trouver de nouvelles sources d’inspiration pour inventer de nouveaux horizons.


La culture façonne la société, à la manière d’un soft-power.


Ainsi, la science-fiction des années 1940-50, d’Arthur C Clarke à Isaac Asimov en passant par Le Dernier Rivage, a irrigué l’imaginaire de cette période. Elle a probablement contribué à la création, une génération après, du Club de Rome, et à la prise de conscience des risques climatiques et technologiques liés à la croissance. Nous avons aujourd’hui besoin d’un nouveau saut culturel, et la fiction peut nous y aider.

En filtrant la réalité au spectre des nombreux romans et films post-apocalyptiques produits, on se munit de lunettes du réel qui corrigeraient la presbytie humaine pour focaliser sur ce qui est trop près pour être perçus distinctement. Les créations d’anticipation introduisent à la fois une proximité d’émotions à travers des figures qui incarnent, ressentent, vivent et ainsi permettent de mieux s’identifier qu’un essai froid et sourcé, en même temps qu’elles permettent, par une distance bien dosée, de supporter le caractère anxiogène des événements relatés. Enfin, la fiction post-apocalyptique représente également un apport au réel quand elle se fait critique sociale et décrit des sociétés à deux vitesses où une petite oligarchie s’est mise à l’abri pendant que les masses survivent à peine, elle se fait source d’inspiration lorsqu’elle décrit de possibles mondes d’après ou des stratégies de contourne- ment, d’accélération ou d’amortissement comme le fait le cycle Fondation d’Asimov où Hari Seldon psycho-historien, décide d’engager son savoir et son énergie non à éviter un effondrement qu’il juge inéluctable, mais à en réduire la portée. Écho lui en sera donné quelques années plus tard par le philosophe Jean-Pierre Dupuy et son « catastrophisme éclairé » qui invite à considérer la catastrophe comme certaine pour mieux l’affronter : car paradoxale- ment, tant que le pire n’est pas certain, le combattre reste une option..

Air Glacière relève de cette double tache de montrer le réel et de convoquer l’imaginaire.
Le travail de Franck Dubois et de Benoit Pierre s’inscrit dans un mouvement salutaire qui permet enfin d’unir le sensible et le cérébral, l’universel et le singulier, l’art et la politique. Ils présentent des œuvres interstitielles, qui brouillent les repères entre un présent déjà dystopique et un futur qui n’en sera peut-être que le reflet.

Ainsi du Château d’eau pris dans la glace, un tirage argentique de 1942 dont la palette de gris se noie dans un paysage dévasté qui pourrait être issu du passé comme d’un monde d’après, ou de la pièce éponyme Air Glacière dont la brume laisse deviner un bâtiment rétro-futuriste comme tout droit tiré du Transperceneige, bande dessinée post-apocalyptique qui met en scène les survivants d’un monde gelé, enfermés dans un train, et soigneusement cloisonnés de wagon en wagon dans une reproduction de classes sociales, de la queue à la tête, des damnés aux nantis. J’aime à penser que La pelle d’Air Glacière, au delà du questionnement de l’héritage de Marcel Duchamp, est également une référence à cette classe ouvrière chère à Jack London. Autrefois luisante de sueur et de suie, elle est ici mate et calcinée, gisant inutile dans un monde où il n’y a plus rien à pelleter. Un monde dont les énergies fossiles, drogue dure du capitalisme, ont été fouillées jusqu’à la dernière goutte, conduisant la température à une hausse cuisante de +11°C. Autre écho de cet univers dystopique, la station service fermée de la série Stateoil : dans un univers froid et déshumanisé, les objets courants se retrouvent privés de toute utilité, de tout sens. Réminiscence expose à son tour un torchon pendu, empreint de la nostalgie troublante d’un présent qui n’est pas encore révolu... Le sentiment de perte et d’absurdité est omniprésent et l’effondrement devient littéralement palpable avec Banquise, dont les fragments de poussière farineuse au sol révèlent tout le déséquilibre et la précarité. Poussière encore, celle des reliefs nichés sous La table à dessin, symbole de la création qui en redessinant les contours des pôles révèle de nouvelles géographies. Une superposition où se trame l’émergence d’un nouveau monde, et qui nous rappelle avec étrangeté que les prémisses du monde d’après sont déjà là, en germe, dans notre présent.

Air Glacière sollicite tous les sens : du double jeu visuel et sonore d’Isflak aux détonations lointaines de Dark Matters, dont le dispositif nous enveloppe pour mieux nous kidnapper, plongés dans l’obscurité. Les dissonances sont physiques, éprouvées jusque dans la chair. Elles entrent en résonance avec d’autres dissonances, cognitives celles-là : l’auditeur oscille entre plaisir et horreur, égaré en pleine esthétique du chaos, entre désarroi cognitif et stimulation de l’imaginaire, de ne savoir identifier s’il est face à des scies qui croisent le fer, des canons qui tonnent, des papiers qui se froissent, des sabres laser, le départ de milliers de cargos ou, de toutes parts, des pans entiers de notre univers qui sombrent en Enfer.

Le constat est sombre, mais son expression, qu’elle soit sonore ou visuelle, est belle. On trouve dans Air Glacière
 la représentation artistique du paradoxe politique de l’effondrement : redouté, combattu, il n’en exerce pas moins sur beaucoup une fascination, une force d’attraction et de séduction qui tient à la fois du morbide et du romanesque. Et s’y glissent également quelques raisons d’espérer et de lutter : la création ici ouvre de nouveaux espaces, elle élargit le champ des possibles et, en faisant un détour du réel par la fiction, dessine les contours d’un nouveau récit. Ainsi Spin est un dispositif qui certes fond, mais dont on peut aussi imaginer qu’en dégoulinant sur le sol il dessine de nouveaux continents, dans un processus à la fois inverse et similaire à la montée des eaux qui s’amorce avec le réchauffement. Matérialisation d’un changement dont personne aujourd’hui ne peut prédire quel sera l’aboutissement, s’il en a jamais.

Enfin Advenfjorden Shore, par la beauté même de son sujet, l’immensité du cadre, ses dimensions physiques et son immobilité, nous invite à entrer en douceur dans l’image, et silencieusement, patiemment, à redevenir acteurs de ce monde...


Convoquer l’art et la beauté pour parler de catastrophes permet de répondre en partie aux accusations de complaisance dans la noirceur et de démission militante que risque d’induire l’hypothèse de l’effondrement. Cela permet surtout d’en appeler aux sentiments les moins avilis de l’être humain.

L’effacement du beau dans les sociétés modernes bétonnées, dans les quartiers populaires ou en zone d’activités rurale, est un appel scélérat au renoncement : quand votre regard ne porte que sur du gris, du béton, des déchets et des zones vagues, qu’est-ce que cela vous donne à défendre ? Il existe un lien organique entre l’exposition à la beauté et sa puissance d’émancipation et de dignité, comme le dépeint William Morris lorsqu’il dit vouloir « étendre le sens du mot art jusqu’à englober la configuration de tous les aspects extérieurs de notre vie », persuadé qu’« il n’existe rien de ce qui participe à notre environnement qui ne soit beau ou laid, qui ne nous ennoblisse ou nous avilisse ». C’est ce même lien qu’Élisée Reclus revendique lorsqu’il écrit que « là où le sol s’est enlaidi, là où toute poésie a disparu du paysage, les imaginations s’éteignent, les esprits s’appauvrissent, la routine et la servilité s’emparent des âmes et les disposent à la torpeur et à la mort ». Les revendications d’esthétique, que ce soit au niveau architectural, artistique ou culturel, ne sont pas des aspects périphériques de la politique. Couper le discours politique de ce qui peut inspirer l’esprit est le meilleur moyen de se couper aussi de celles et ceux à qui on veut s’adresser. C’est pourquoi nous avons besoin de mêler davantage création artistique, urgence climatique et critique sociale. Parce que sans corps, sans regard, sans toucher et sans parfum, la politique est dépourvue de ce qui fait la plus belle part de l’humain : sa capacité à éprouver et à transcrire ce qui a été ressenti pour le partager. Dépourvue de ses sens, la politique n’est plus rien qu’un discours désincarné, lunaire et, à force, déserté. Au croisement de la dignité et de l’esthétique, il y a probablement là une nouvelle forme de spiritualité à explorer, une spiritualité exigeante et ancrée.
 

En 2016, Ludovico Einaudi interprétait au piano la somptueuse pièce Elegy for the Arctic au milieu des icebergs devant le glacier Wahlenbergbreen en Norvège, en soutien à une campagne de Greenpeace. 
Plus récemment, deux poétesses engagées se sont retrouvées au Groenland, où elles ont réalisé une magnifique performance contée, Rise, en lien avec l’organisation non gouvernementale 350.org. Aka Niviana est native du Groenland, Kathy Jetnil-Kijiner de ces îles Marshall condamnées à être submergées par la montée des océans causée par la fonte des glaciers. Deux victimes inversées qui montrent à quel point tout, dans notre biosphère, est étroitement lié.

Air Glacière s’inscrit dans la lignée de ces créations qui nous rappellent à quel point nous faisons nous- mêmes partie de ces écosystèmes souillés et meurtris. Par les activités humaines qui déterminent les ravages de cette nouvelle ère géologique appelée anthropocène – ou capitalocène –, mais aussi parce que nous faisons partie, de facto, de cette biodiversité qui est aujourd’hui menacée. L’effondrement vient pointer durement que nous sommes une des espèces de l’extinction de masse qui vient.

Le changement drastique des conditions de vie sur Terre, des pollutions à l’explosion de la teneur de l’atmosphère en gaz à effet de serre, nous impose ainsi la refonte de certains paradigmes, à commencer par le fameux dualisme nature – culture qui trop souvent assimile l’une à l’environnement, l’autre à l’être humain, dans une dialectique aujourd’hui dépassée par les événements. Car ce sont bien les conditions d’habitabilité sur Terre, pour l’ensemble du vivant, qui sont mises en péril par l’outre-passement des limites planétaires. Monde vivant, dont nous humains faisons partie et qui est soumis, qu’il se définisse par sa force de travail ou par son pouvoir d’approvisionnement, aux mêmes pressions de la part du système et de son modèle de croissance économique par dégradation.

 

Cette cause commune fait de nous, terrestres, un système symbiotique. La survie de l’espèce humaine dépend de la survie des écosystèmes. Cette interdépendance nous fournit un combat commun et nous oblige à penser nos ripostes de manière systémique : car si la cause est commune, le combat ne peut être celui du genre humain contre le reste de la planète. Chico Mendes, syndicaliste seringueiro brésilien assassiné en 1988 sur ordre d’un riche propriétaire terrien, résumait ainsi le cheminement de sa pensée et de son action : « Au début , je pensais que je me battais pour sauver les hévéas ; Puis j’ai pensé que je me battais pour sauver la forêt amazonienne. Maintenant, je sais que je me bats pour l’humanité ». Qu’il s’agisse des hévéas de Chico Mendes, des éléphants de Morel, ou du « Nous sommes la nature qui se défend » des zadistes de Notre Dame des Landes, ils indiquent qu’il y a une lutte commune à conduire, et un après commun à inventer. Autant de schismes dans la pensée qui dessinent des horizons différents, d’autres manières d’envisager notre univers et le rôle que nous y tenons.


La création artistique, littéraire, musicale ou cinématographique est une alliée. En plein dévissage culturel, dans une société en perte de repères où le superflu a pris le pas sur le nécessaire, où l’on confond plaisirs et bonheur, où la politique commente plus qu’elle n’agit, émerge le besoin d’un nouvel ordre imaginaire. Le monde a plus que jamais besoin de poètes, d’aventuriers et d’artistes.

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Et si l’ultime stade de la catastrophe n’arrive pas, nos efforts n’auront pas été vains : nous aurons gagné en harmonie en renouant avec notre caractère naturel ; nous aurons contribué à une organisation sociale plus digne, plus juste et plus épanouissante par la poursuite du combat politique ; et par l’art nous aurons ajouté de la beauté à un monde qui en a cruellement besoin.
Comme un écho au Time is up d’Air Glacière, l’image sur laquelle se termine le film Le dernier rivage montre une banderole, ultime vestige d’un monde humain dévasté, sur laquelle il est inscrit « There is still time... brother » - Il est encore temps, mon frère.


Corinne Morel Darleux